En caressant ce beau rocher, sa rugosité me parle. Elle se laisse aller à la confidence, me décrivant ses itinéraires, son parcours jalonné d’écueils, les vents impétueux qui dispersent les nuages et fouettent son corps, les eaux qui s’emparent de lui, l’érosion qui l’émiette.
En caressant ce rocher, je plonge dans la contemplation des chapitres passés de ma vie. Les souvenirs refluent. Les réminiscences se fanent, cultivant la nostalgie et dévisageant l’infini. Je regarde et me suis mise à apprécier. Non, à aimer. Je me suis mise à aimer, à savourer chaque victoire dont j’ignorais qu’elles étaient des combats livrés avec ardeur et persévérance pour voyager vers des horizons lumineux au milieu d’une forêt assombrie par des chevaliers habitués à l’obscurité. Je me suis mise à aimer chaque éclaboussure, chaque dénigrement des pairs croupissant dans l’ignorance, dans la mauvaise foi quelquefois. Je me suis mise à mesurer chaque litre d’eau salée que j’ai dû boire et me taire, priant et espérant une éclaircie surnaturelle. Que dis – je ? Divine. Sans transiger avec ma conscience.
En caressant ce rocher, je pense à tous ces vents qui ont soufflé et emporté des êtres chers ; déchirante douleur qui nous a fait gravir les marches de la maturité par le détachement, malgré moi. Je ne tire point gloire de cette destinée accomplie sans haine ni folles espérances. Le destin et le temps m’en ont auréolée.
En caressant ce rocher, je pense aussi aux rayons de soleil convergeant vers moi pour me réchauffer quand le froid engourdissait ma chair, ces éclats de joie, cette brise légère, ces moments de tendre quiétude, de silence avec une douce musique qu’on entend au loin, une mélodie qui berce l’âme.
En caressant ce fameux rocher, je pense à toutes ces vies, à vous, à eux, à ces personnes illustres aux parcours brillants, avec comme accotoirs les valeurs justes et une vision estimable. Je pense à ces parcours et histoires dignes d’éloges qui ne seront jamais charpentés dans notre sublime roman commun. Je pense à ces chemins jonchés d’épreuves, de joies, à ces vies utiles, ces vies irremplaçables. Je pense à ce rocher immuable et fort sur lequel je peux m’agripper et avancer. Au rocher de ma vie, témoin des ravages et des privilèges du temps, mon cœur est reconnaissant.
Que nos vies soient utiles.

